Marie

Publié le par chervalin

Elle trottinait toujours en sifflotant.

Ce n’était pas vraiment siffler.

C’était plutôt sichuintiner

Mais il semblait que les vaches la comprenaient.

Dans l’écurie, quand elle traisait, ou quand elle faisait le curage.

Jamais elles ne se seraient amusées à regimber.

Elles savaient.

Personne n’aurait pu dire ou répéter la chanson

C’était sa façon d’exister, de raconter, de respirer

Marie accrochera à jamais son image à celle des Glaciers.

Les vaches comme une constante,

La tome blanche, les foins, le bois, la tisane

Et Michel !

Son repère,  son  tourment, sa raison de vivre.

Une fusion , une communion certainement.

Les Glaciers, un lieu de vie montagnarde et d’estive

Mais pour tous c’était un   Eden, un paradis

Parce qu’il y avait Marie et Michel .

« Entre seulement » prononçait –elle en reposant la cafetière sur le petit fourneau.

Parfois, inquiète d’une arrivée d’un inconnu sur le sentier, elle déclarait :

« Qui sait pour un ? »

Elle avait sa façon de faire comprendre que l’hôte n’était pas le bienvenu.

Pour cela, elle s’acharnait à houspiller Michel,

A lui rappeler les différentes tâches qu’il avait à faire.

Car Marie ne vivait jamais le présent.

Elle organisait l’avenir.

Le repas à peine commencé, elle allumait la cafetière

Le repas déjà fini, elle préparait celui du soir.

Toujours un temps d’avance.

Jamais en manque de café, de sucre, de pain ou de farine

De ces ingrédients qu’elle a tant manqués pendant la guerre.

Car elle fut longue cette vie.

De l’usine à la cuisine

De la prise en charge de ses sœurs Mathé et André

L’entretien de la maison et les vaches déjà.

Tout le monde ou presque en avait de ces bestioles

Une richesse.

Mais il fallait passer les hivers,  bien longs pour qui aime trottiner

Semer, récolter, faire et refaire encore dans le jardin.

Les gamins aidaient bien, Pierre et Dominique, Claude, Daniel et Catherine,

Quand il fallait emmontagner

Et puis doucement les rides sont apparues

Les articulations et la circulation se sont faites plus douloureuses.

La vue aussi.

Puis plus tard, Florian et  Mickael  ont eux aussi

Tracé dans les glaciers

En égayant les sentiers, le béreu  ou rangeant le bois 

La tisane de la veillée arrivait de plus en plus vite

Comme ralentissait aussi le rythme des jours

La chute des feuilles à la Saint Martin annonçait le retour au village.

L’ennui  vint.

Même au Quart Dernier lorsque les jambes fléchissent

Et que les vaches s’éloignent

Que l’écurie semble inaccessible et la grange trop haute.

Restaient les pensées des moments de grâce

Le  soleil estival des Glaciers.

Le plus beau, les plus généreux et le plus joyeux.

Sauf quand Michel ne rentrait pas à l’heure dite.

Ou que personne ne passait les jours de brouillard.

Ah combien de fondue, de raclette, de tome blanche, d’épogne , de farcement

Avons-nous dégusté assis sur les tabourets du grand-père,

Regroupés dans la petite cuisine

Guettant chacun son verre de rouge ou de maud.

Et puis Marie, heureuse de recevoir

De nous avoir tous là

Et malheureuse en même temps

De ne pouvoir librement préparer la journée du lendemain

Et le petit déjeuné de Michel.

Pour une nouvelle journée bien remplie

Car il faut que « tout soit à l’étiquette » 

Que tout soit en ordre pour que la journée du lendemain

Ne soit pas trop chargée en préparation de la journée du surlendemain.

C’est quand même comme cela que l’on atteint bon an, mal an

Quatre vingt quinze ans.

Alors comme tu le disais si bien

« Adieu, tu t’en vas »


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