Senones 1973. 5 - La paix du christ

Publié le par chervalin

Senones- 1973- la paix du christ

Quand tu travailleras comme éducateur d’internat et de loisirs à La Combe, du haut de tes 20 berges on va te demander d’éduquer comme ta fonction l’indique.

Déjà tu te diras qu’il faut que tu finisses rapidement de connaître le vaste monde qui t’entoure car ta mission, puisque tu l’as acceptée, sera de transmettre l’ensemble des connaissances de la vie.

Un problème se dessinera en format géant entre tes yeux et ton tumultueux cerveau.

Voilà, tu sentiras bien que ta propre éducation n’est pas réellement terminée.

En fait, tu n’es qu’à peine dégrossi et des trucs comme le lavage des chaussettes, les ongles propres et les bienfaits d’une alimentation équilibrée t’échappent.

Bien d’autres choses glisseront à côté. Tu penseras maîtriser la déclinaison d’une fonction affine mais les gamins sont en quatrième et te demanderont de leur expliquer le théorème de Thalès ou plus curieusement comment séduire leur voisine de classe qui est si blonde mais trop intelligente.

Tu auras bien des idées sur le monde politique, sur l’injustice sociale, sur les grands tracas du monde, comme la faim, l’eau, la pollution, mais tu seras confronté à des trucs comme l’affection, la tristesse, la souffrance de séparation, des mains qui se glissent dans la tienne, des yeux qui te retiennent, des histoires familiales compliquées, des maladies qui tordent de douleur un bout de gamin au cœur de la nuit.

Face à cet ensemble de phénomènes, il te faudra t’accrocher pour faire face (et ne pas la perdre) et te lancer gaillardement dans le rôle de leader ou de chef de meute sans trop connaître la direction à prendre, ni même savoir manœuvrer la barque.

Comme on t’avait dit que tu seras un homme après avoir fait ton service militaire, tu ne te décourageras pas et tu te diras que ce sera déjà pris en avance de ton statut d’homme où enfin tu sauras tout.

Dans l’attente, mon gars il te faudra t’accrocher à quelques certitudes. Parmi elles, il y a celle concernant la chose religieuse.

Tu es athée et seras fier de l’être.

C’est facile à expliquer aux autres et aux gamins et on ne se mouille pas trop dans les débats.

Mais voilà, ta mission d’éducateur consiste aussi, à emmener dans la joie et le recueillement mêlé, ton groupe de gamins à la messe du dimanche matin.

Tu devras donc faire fi, de tes convictions (pour une fois que tu en avais une bien ancrée) et tel le scout joyeux et déterminé, conduire ces jeunes âmes vers l’éclatante bienveillance du très haut.

Diantre !

Tu regimberas mais il s’agit là d’une obligation. Têtu comme un athée, tu te renseigneras et te lanceras dans un sondage. Aucun des jeunes dont tu as la charge de mener au supplice du rituel de l’église, n’allait habituellement à la messe avant de venir à La Combe.

Tu tiens là un scoop et fort de tes résultats, tu te dirigeras illico vers les hautes instances convaincu que tu emporteras facilement le morceau.

Tu programmes déjà une partie de foot pour cette fameuse matinée que tu estimes gâchée par ce petit viron à l’office obligatoire. En plus, il faut descendre et remonter à pied s’il ne pleut pas.

De plus à la messe dominicale, il te faudra subir ou deviner les moments incessants où il faut se lever ou s’assoir, grelotter (il n’y a pas assez de bougies pour chauffer), faire taire les gamins pendant le sermon, et attendre pour sortir que le prêtre ait dit d’aller dans la paix du christ tout en rendant Madame Grace à Dieu.

  • M’sieu c’est quand qu’on va aller dans la paix du christ ?
  • Dans cinq minutes je crois, on en est à « que la paix du seigneur soit toujours avec toi ! »

Bon, tu te dirigeras donc hardiment et sûr de toi vers l’instance suprême afin de modifier le programme. Hélas, tes arguments ne tiennent pas, les parents ont coché la case « votre enfant va-t-il à la messe ? » et on ne peut plus rien faire. Tu vocifèreras, tu crieras à l’injustice, pire tu dénonceras l’escroquerie intellectuelle et la manipulation. Nada !

Il faudra que tu y passes et que tu subisses la mission et ses côtés désagréables.

Tu retourneras vers les gamins et leur demanderas si cela leur fait bien plaisir d’aller à la messe alors qu’ils n’y vont pas habituellement.

Et là tu tomberas des nues. Tous pas un de moins tous donc disent qu’ils sont ravis d’y aller. Cela leur fait une sortie, ils rencontrent et aperçoivent d’autres filles, ils chantent, ils… ils…

Noooooonn !!

Et si ! Et toi l’athée brisé, martyrisé, humilié, mais l’athée libéré, tu vas n’avoir comme solution que celle de faire comme eux.

Aimer aller à la messe et en sortant, une heure plus tard, aller dans la paix du christ.

Publié dans senones

Commenter cet article