Le réveil des chervans (extrait)

Publié le par chervalin

« Il est une idée désormais conquise que l'homme n'ait point de nature, mais qu'il a ou plutôt qu'il est une histoire »

Lucien MALSON - Les enfants sauvages

1

Janvier 1980. Cinq ans plus tôt. Le Mont. Impasse du Moulin. Le chalet du vieux Tacore

  • Et de huit... plus qu'un.

Elle en était à huit Jade.

Elle s'était préparée car elle savait que sa mère tenait plus que tout à ce qu'elle téléphone à ses oncles et tantes, les grands-parents et bien-sûr, à son père, même s'il commençait à perdre la raison.

C'était son huitième coup de téléphone pour la bonne année.

La petite Mirabelle dormait toujours et elle aurait largement le temps de se préparer une charlotte pour demain.

Jade était un brin fatiguée de la petite fête de la veille mais, par chance, Mirabelle ne l'avait pas réveillée et avait fait une grande nuit.

Jade Boyave vivait seule.

Lucas, le père de la fille avait vécu avec elle pendant près de quinze mois dans ce petit chalet de location. Une ancienne ferme posée là en bordure du Bronze, juste derrière l'ancien moulin. Un lieu humide, mais la location n'était pas trop chère et ils pouvaient occuper trois pièces toutes suffisamment grandes. L'inconvénient était qu'il fallait sortir par le bétendi pour aller aux toilettes. Et par grands froids, comme cet hiver, ce n'était pas l'enthousiasme pour aller braver cet inconfort.

Au début, Jade n'avait pas compris pourquoi son compagnon avait changé. Plus distant, moins attentionné, semblant toujours aux aguets ou en attente.

Ainsi, ce bonheur-là, simple semblait ne pas le satisfaire. Son regard se perdait de plus en plus souvent dans un lointain qu'elle ne pouvait rejoindre. Et puis elle comprit.

Une autre occupait la place. Sa place.

Il était parti maintenant, elle l'avait aimé et l'aimait toujours un peu, pourtant c'était elle qui lui avait demandé de quitter les lieux.

Ils semblaient heureux et tous les deux avaient désiré cet enfant. Étrangement, peu après sa naissance, Lucas l'avait trompée. Cela a mis fin à leur couple. Dans la discussion houleuse qu'ils ont eue, il a osé porter la main sur elle.

Impardonnable pour Jade.

Cela faisait deux mois maintenant qu'elle partageait son quotidien avec Mirabelle dans une relation fusionnelle que seule l'imminence de reprendre son travail allait troubler.

Elle s'organisait sans problème, avait des amies qui venaient régulièrement lui rendre visite ainsi que sa sœur aînée. La maison était accueillante comme les vieilles fermes du village mais n'était pas d'un abord facile les jours de mauvais temps.

Le chemin étroit longeait le Bronze sur une quinzaine de mètres au bout de la route du moulin.

Elle chauffait la maison au bois. Au début elle aimait bien car ils partageaient les tâches de coupe et de charge du poêle. Maintenant cela lui pesait et il fallait quand même un chauffage d'appoint électrique pour la petite. Elle aimait bien cette maison mais elle pensait à redescendre sur Cluses pour trouver un logement plus près de son lieu de travail.

La journée passa, égayée par les chutes de neige mais aussi par la venue d'un groupe d'amis que l'Ayze avait rendus plutôt guillerets. Elle ne comprenait pas que l'on puisse aimer boire ce champagne local parfois acide et râpeux comme un fil de fer. Autant boire du citron pétillant. Même à grand renfort de liqueur de cassis, cela ne passait pas.

La nuit était tombée depuis quelque temps. La neige avait repris et Jade, après avoir donné le bain et le repas à Mirabelle, entreprit de nettoyer le cendrier du poêle et de recharger le panier de bûchettes et de plots.

Il était 17 heures, elle regarda le programme télé sans réellement y porter attention.

Jade frissonnait.

Elle pensait qu'elle avait peut-être de la fièvre. Mais, elle en était sûre, ce n'était pas ça. La solitude alors. La présence et la chaleur de Lucas lui manquaient. Cela devait être ça. Ce n'était pas facile de vivre seule mais elle ne songeait pas à revivre une vie de couple maintenant.

Elle était encore déçue et vexée.

Elle n'osait se l'avouer mais elle était profondément humiliée que Lucas se fût détournée d'elle.

Un nouveau frisson lui chatouilla le dos. Non ce n'était pas la solitude non plus car elle appréciait cette vie de femme libre et profitait de Mirabelle pour elle seule.

Ah ! Mirabelle, son ange et son unique passion.

Il fallait qu'elle aille la voir une nouvelle fois...

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La sonnerie du téléphone interrompit sa lecture. Elle décrocha précipitamment prête à corriger sérieusement celui ou celle qui avait osé l'appeler alors que la consigne était claire: pour ne pas réveiller ou apeurer Mirabelle, c'était elle qui appellerait. C'est ce qu'elle avait fait une grande partie de la matinée.

C'était sa mère.

  • Mais maman tu sais bien que...

  • Écoute-moi Jade, ce n'est pas grave mais Lucas m'a appelée pour savoir s'il pouvait te joindre. Il n'a pas ton nouveau numéro et je voulais avoir ton accord pour le lui donner.

  • Il n'a qu'à m'écrire

  • Oui, je sais, mais que dois-je lui répondre ? Je ne veux pas me fâcher avec lui ni avec toi.

Depuis la séparation, Lucas voyait régulièrement sa fille au domicile de la mère de Jade. Tout se passait pour le mieux et la grand-mère de Mirabelle avait là l'occasion d'avoir sa petite-fille toute la journée un samedi sur deux. Lucas s'était toujours bien entendu avec sa belle-mère et ces samedis-là étaient plutôt une fête. Il restait déjeuner avec elle et il l'aidait également pour effectuer quelques réparations.

Le silence de Jade mettait sa mère dans l'embarras.

  • Bon d'accord, tu peux lui donner mais à une condition, qu'il n'appelle que pendant les heures de repas de Mirabelle. Pas quand elle dort. Je sais cela ne fait pas beaucoup mais moi de mon côté je n'ai rien à lui dire. Et précise lui que je ne répondrais qu' à des questions qui concernent Mirabelle. Allez, bonsoir Maman, il faut que j'aille chercher du charbon sinon le poêle ne tiendra pas la nuit. Il fait froid là-haut et la neige menace de reprendre.

  • A demain, bises

  • Arvi !

Jade sortit chercher un panier de briquettes de charbon, qu'elle déposa à côté du poêle et ressortit une nouvelle fois pour stocker quelques plots de fayard.

Elle s'arrêta deux minutes sur le bétendi et en profita pour allumer une bidies. Elle appréciait ces petites cigarettes de tabac à l'odeur d'eucalyptus.

Elle vit une lueur dans la nuit qui couvrait maintenant le village, un peu plus haut vers le quartier des Oulettes. Un feu sans doute. Sans doute les vacanciers, qui avaient posé leur caravane. Un jeune couple avec un bébé du même âge que Mirabelle. Elle les avait rencontré hier et discuté avec le papa. Ils ignoraient que la route du moulin était une impasse. Un peu loufoques ceux-là, pensa-t-elle. Faire du feu dehors par un froid pareil !

Elle posa deux grosses bûches dans l'âtre et reprit tranquillement la lecture de « télé 7 jours » pour guetter le film.

Elle se posa un moment et reprit ses mots croisés en mettant une cassette de Francis Lalanne... La maison du bonheur !

Elle grignota un restant de salade, relut une dernière fois le programme télé, puis se décida pour un livre mais avant de passer son pyjama, elle alla jeter un œil dans la chambre de Mirabelle.

Son regard se figea sur le lit défait et vide.

Un courant d'air glacial glissa sur son visage.

Un tremblement emporta son corps dans un univers qu'elle n'avait jamais connu. Elle ne pouvait ni bouger ni parler et mécaniquement elle chercha autour d'elle comme si Mirabelle pouvait s'être levée toute seule et jouer à se cacher.

Elle vit la porte de la chambre qui donnait sur l'extérieur. Elle était béante.

Et elle comprit.

On venait de lui enlever son enfant.

Combien de temps s'était-elle absentée depuis qu'elle l'avait couchée ? Une heure pas plus.

Le ravisseur devait être encore là ou pas très loin. Elle se précipita dehors et courut en chaussons dans la neige fraîche.

La voix, sa voix ou une autre, lui revenait, elle criait, elle ne s'entendait pas crier et semblait étonnée que les voisins apparaissent devant elle.

Jade ne ressentait plus rien. Ni le froid, ni la neige, pas plus qu'elle ne pouvait comprendre ce qu'ils se disaient. Ses sens étaient déconnectés. La douleur la submergeait et son cerveau était en train de la détacher de ce qu'elle vivait.

Il la protégeait de la folie.

Des bras la portaient et autour des gens s'affairaient. Elle entendait les mots de police, d'enlèvement et pauvre petite.

Publié dans extraits tome 1

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